6 novembre 2025
«J’ai décidé de raconter mon histoire à visage découvert parce que je ne suis pas seulement ça [victime d’abus], je suis un être humain. Je veux transmettre de l’espoir à quelqu’un, si ça peut lui donner le goût de demander de l’aide, et pas juste pour témoigner, mais aussi pour cogner aux bonnes portes», mentionne l’homme de 50 ans.
C’est lors d’une rencontre avec un patient, il y a environ neuf ans, que M. Belhumeur a vu son passé remonter à la surface.
«Je travaillais dans un centre d’aide et un homme m’a raconté son histoire. À ce moment-là, je faisais ma job d’intervenant, je ne prends pas sur moi ce qu’il me dit… mais je suis parti avec. Je suis arrivé chez moi et j’en ai fait des cauchemars. Tout a déboulé. Je ne m’attendais pas à ça», raconte l’intervenant.
Plus de trois décennies plus tard, les souvenirs de son passé ont ressurgi brutalement, d’un seul coup.
Selon Samuel Dussault, directeur général du Regroupement d’organismes québécois pour les hommes agressés sexuellement (ROQHAS), il n’est pas rare que les hommes prennent plus de temps à parler de ce qu’il leur est arrivé.
«Historiquement, les hommes prennent plus de temps à le faire et les recherches démontrent qu’un homme sur deux n’a jamais parlé de ses abus. Ça démontre aussi qu’ils ne se sentent pas en sécurité et pas en confiance, parce que la violence sexuelle est en général encore taboue.»
Le ROQHAS a vu le jour en 2020 dans la foulée du mouvement #MeToo. «On parlait de violences sexuelles partout et les organismes qui offraient des services aux hommes se sont dit que ce serait intéressant d’avoir un regroupement et d’avoir une voix un peu plus provinciale», indique M. Dussault.
La triste histoire de M. Belhumeur débute dès son enfance, où il vit des abus, alors que sa mère fait partie d’une secte.
«J’ai neuf mois. Ma mère fréquente une secte et, pour payer sa contribution, elle me vend au gourou. De l’âge de neuf mois à trois ans. Je ne suis pas tellement conscient de ce qu’il se passe, sauf vers l’âge de deux ou trois ans. Elle me racontera plus tard les images que j’avais en tête», explique-t-il.
M. Belhumeur affirme avoir été présenté comme «un élu» à ce moment-là. Après quelques années, sa mère et lui ont été mis de côté par le gourou, les délaissant pour aller s’en prendre à des enfants plus jeunes.
Des années plus tard, alors que M. Belhumeur a 8 ans, il est de nouveau agressé sur la banquette arrière de la voiture des personnes qui le raccompagnaient à la maison.
«On revenait d’un tournoi de tennis à Montréal, c’est le jeune qui m’a agressé et le père nous regardait…»
M. Belhumeur avait entrepris quelques thérapies lors de sa vie, mais sans aller en profondeur avec les événements qu’il avait vécus.
«J’ai toujours parlé que j’ai été abusé, violé. J’en parlais aux travailleurs sociaux. Je me disais que c’était son père qui lui avait montré, que je ne devais pas être le premier. J’essayais de rationaliser et je disais que c’était facile de pardonner. Mais le vrai choc post traumatique est survenu lorsque je suis arrivé chez moi [après l’agression]. Je suis
parti en courant et j’ai avisé mon père. Il m’a enfermé dans ma chambre et il a mis un crochet à la porte.»
M. Belhumeur n’a pas pu en sortir tant qu’il n’avait pas quelque chose «de plus intelligent à dire», selon son père.
À la suite de la réaction de son père, il a dû se faire du mal à lui-même pour le convaincre que son histoire était vraie. Il pensait qu’avec une blessure, son père l’aurait cru… Mais il finira par passer l’été au complet dans sa chambre.
Des décennies plus tard, le récit de son patient fera finalement remonter ces douloureux souvenirs à la surface.
«C’est de l’abus qui ne finissait pas et c’est ça qui a sorti 32 ans plus tard», se désole M. Belhumeur.
Depuis bientôt un an, Jasmin Belhumeur est intervenant à la Ressource pour Hommes de la Haute-Yamaska, à Granby.
Mais quelques années auparavant, c’est son ancien employeur qui l’a rencontré à la suite de son entretien-choc avec un usager de l’organisme.
«Elle m’a demandé si j’avais déjà eu de l’aide des professionnels et je lui ai dit que non. Elle m’a donné le numéro du CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels) et m’a conseillé de consulter. À ce moment-là, je pensais que ce serait un arrêt de trois semaines, mais ce n’est pas ce qui s’est passé», raconte-t-il.
M. Belhumeur en a eu pour six ans à se guérir et maintenant, il souhaite que les hommes qui vivent des agressions sexuelles puissent aussi en parler.
«C’est important pour moi d’en parler, pour montrer que c’est possible de se libérer, d’être écouté, d’être entendu, d’être cru et d’être pris en considération.»
— Jasmin Belhumeur
La Ressource pour hommes de la Haute-Yamaska est venu en aide à 425 hommes lors de l’année en 2024-2025.
«Ce sont 2801 rencontres dans l’année. L’année d’avant, on en avait eu 1619, ça n’arrête pas d’augmenter. Il y a une détresse qui n’arrête pas. On est en relation d’aide, mais on reçoit des cas de plus en plus lourds», affirme Stéphane Prévost, directeur général.
Question de sensibiliser la population, le ROQHAS a lancé sa campagne de sensibilisation En parler, ça change quoi? qui se tient jusqu’au 29 novembre. Celle-ci vise à donner une voix aux hommes et encourager la demande d’aide pour ceux qui ont peur de parler.
«Notre organisme rassemble les organismes destinés aux hommes. Il y en a 25 qui sont membres, soit 17 communautaires et 8 CAVAC. C’est une porte d’entrée pour ces hommes-là», précise M. Dussault.
M. Belhumeur assure qu’il n’a aucun regret et qu’aujourd’hui, il se sent beaucoup mieux après s’être ouvert sur les abus ayant marqué son enfance.
«Tout a changé. Ma vie, je ne la vois plus de la même façon. Je la vois avec le regard des événements, le regard de la compréhension. J’ai compris aussi que j’ai été rejeté, abandonné. Mais j’ai aussi appris à m’accueillir et à me choisir en premier», résume M. Belhumeur, qui tenait à lancer un message d’espoir en conclusion.